Dans cet article, nous explorons pourquoi la crise climatique ne peut pas être comprise sans interroger le moteur économique qui l’alimente : un capitalisme fondé sur l’extraction et le profit. Du diagnostic du GIEC au « capitalocène », un éclairage pour penser l’urgence… et ses causes.
Le constat incontestable
Dans ses rapports, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) dresse un constat sans appel : le dérèglement climatique touche désormais toutes les régions du monde. Il progresse à un rythme très rapide et s’intensifie d’une manière sans précédent.
L’élévation de la température de l’air et des océans, la fonte des glaciers ou encore la hausse du niveau des mers s’aggravent avec une ampleur inédite depuis des millénaires, voire des centaines de milliers d’années.
Le rapport du GIEC souligne, de manière incontestable — « sans équivoque » — le rôle des activités humaines dans le réchauffement climatique. Celui-ci entraîne déjà des « changements rapides dans l’atmosphère, les océans, la cryosphère et la biosphère ».
Les activités humaines, en particulier la combustion des énergies fossiles — charbon, pétrole et gaz — pour les transports, la production d’électricité, l’agriculture ou l’industrie, émettent des gaz à effet de serre dont les concentrations augmentent d’année en année. La concentration de dioxyde de carbone (CO₂), principal gaz à effet de serre, a ainsi augmenté de 50 % depuis l’ère industrielle, atteignant un niveau inégalé depuis au moins deux millions d’années. Les concentrations de méthane — émis notamment par l’élevage, l’extraction du gaz et du pétrole ou le traitement des déchets — et de protoxyde d’azote — issu principalement des engrais azotés — sont, elles aussi, les plus élevées depuis au moins huit cent mille ans.
Cette hausse n’est pas linéaire : elle s’est fortement accélérée au cours des dernières décennies. À titre de comparaison, il y a seulement dix ans, en 2016, la concentration moyenne de CO₂ se situait autour de 400 ppm. En 2026, les mesures atmosphériques quotidiennes dépassent désormais régulièrement les 428 à 430 ppm.
Une nouvelle ère géologique : l’anthropocène
C’est pourquoi le prix Nobel de chimie Paul Crutzen a proposé, en 1995, de qualifier la période que nous vivons de nouvelle ère géologique : l’anthropocène. Cette ère serait celle de l’être humain, devenu la principale force géologique agissant sur Terre, capable de modifier profondément et durablement la structure de la planète.
Car la Terre se transforme bel et bien. Les catastrophes climatiques de ces dernières années nous donnent un aperçu de ce qui nous attend au cours des prochaines décennies : incendies, inondations, canicules et sécheresses s’enchaînent et se déchaînent sur l’ensemble de la planète.
La température moyenne à la surface du globe s’est élevée d’environ 1,4 à 1,5 °C au cours de la dernière décennie par rapport à la période 1850-1900. Il faut remonter 125 000 ans en arrière, au dernier âge interglaciaire, pour retrouver une température globale comparable. Quant au rythme actuel de hausse du mercure, il est le plus rapide depuis au moins deux mille ans.
Dans son rapport, le GIEC définit également la notion de point de bascule : un seuil de rupture susceptible d’entraîner un emballement du système climatique. Il évoque notamment la déstabilisation de la calotte glaciaire antarctique ou le dépérissement des forêts. Ainsi, écrivent les auteurs, « il ne peut pas être exclu que l’élévation du niveau de la mer s’approche de 2 mètres d’ici à 2100 et de 5 mètres d’ici à 2150 ».
Dès lors, si l’être humain est responsable de changements géologiques qui mettent en péril jusqu’à sa propre survie, pourquoi agit-il si peu ?
La réponse est peut-être à chercher dans les causes profondes des dérèglements climatiques.
Force est de constater que la croissance économique, telle qu’elle s’est développée depuis le XIXe siècle, est à l’origine des maux que nous subissons aujourd’hui. C’est la révolution industrielle qui a lancé cette machine infernale, en installant une économie fondée sur la consommation massive et effrénée des combustibles fossiles.
Or, à qui cette révolution industrielle a-t-elle profité ? D’abord aux pays occidentaux — Angleterre, France, Allemagne, États-Unis — qui ont utilisé leurs propres ressources naturelles sans compter, avant d’aller exploiter celles des continents africain et asiatique.
Ensuite, au sein même de ces pays occidentaux, elle a profité aux capitalistes, qui ont accumulé des bénéfices colossaux en exploitant les classes populaires de leurs propres pays, avant d’aller exploiter la main-d’œuvre des pays dits sous-développés.
C’est pourquoi définir la période actuelle comme l’anthropocène, en faisant de l’humanité tout entière la responsable de la catastrophe qui menace notre planète, revient à occulter le principal responsable : le capitalisme.
Nous nous retrouvons ainsi dans une situation qui permet d’expliquer certains désordres au sein de nos sociétés comme dans les relations entre nations.
D’un côté, les pays qui ont le plus profité de la croissance économique depuis le XIXe siècle sont aussi ceux qui ont le plus pollué la planète. De l’autre, les pays qui ont subi l’exploitation des pays riches sont ceux qui paieront le plus lourd tribut aux dérèglements climatiques. Les pays pauvres seront en effet parmi les plus touchés par l’élévation du niveau des océans et par les sécheresses. Les mouvements migratoires que l’on observe aujourd’hui sont certes liés en partie aux guerres, mais aussi aux dérèglements climatiques et aux famines qu’ils provoquent.
Pour parfaire cette contradiction, ces pays dits sous-développés, qui n’ont pas bénéficié des révolutions industrielles, se retrouvent aujourd’hui placés au banc des accusés. Leurs revendications légitimes à une croissance comparable à celle des pays riches entraînent en effet une utilisation accrue des énergies fossiles, incompatible avec la réduction nécessaire des émissions de gaz à effet de serre.
En 1992, deux écologistes indiens, Anil Agarwal et Sunita Narain, proposaient de reconnaître une dette historique des pays riches et d’attribuer à chaque habitant de la planète un droit à émettre des gaz à effet de serre, calculé en fonction des émissions passées de ses concitoyens. Autant dire que cette proposition est restée lettre morte.
Pourtant, nous pourrions aussi parvenir à la conclusion inverse : c’est précisément parce que ces pays sont restés sous-développés que l’humanité n’a pas rejeté des quantités encore plus importantes de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.
Dans les pays riches, le capitalisme a également créé une contradiction flagrante. La nécessité de rendre l’économie « plus verte » aura des conséquences sociales importantes. Elle supposera de changer nos modes de vie. Mais qui en subira le plus les effets négatifs ? Certainement pas les capitalistes, qui pourraient même accroître leurs fortunes en découvrant de nouveaux débouchés de consommation. Ce seront plutôt celles et ceux qui ont le moins bénéficié de la croissance économique au cours des dernières décennies.
Il faut pourtant rappeler que les 1 % les plus riches émettent 70 fois plus de CO₂ que les 50 % les plus pauvres : environ 110 tonnes par an contre 2,6 tonnes par an, selon Oxfam et le Laboratoire des inégalités.
C’est peut-être dans cette situation d’inégalité et d’injustice sociale qu’il faut chercher les germes de certaines contestations, comme le mouvement des Gilets jaunes.
En France, Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences et des techniques, explique que nous vivons aujourd’hui la confrontation violente entre le « système Terre » et le « système-monde » du capitalisme mondialisé. Ce dernier, grand consommateur de matières premières et de ressources minérales, s’est « construit au moyen d’un accaparement des bienfaits de la Terre et d’une externalisation des dégâts environnementaux, par le biais de phénomènes de dépossession et d’échange inégal ». Pour les auteurs qui défendent cette analyse, parler de « capitalocène » plutôt que d’anthropocène est stratégique : il s’agit désormais de penser la fin du capitalisme, et non la fin du monde.
Ne nous y trompons pas : il s’agit bien d’une confrontation. Le monde capitaliste et financier ne renoncera pas facilement aux profits générés par la consommation des énergies fossiles.
Prenons l’exemple de l’Arctique.
Rappelons que le GIEC évoque la déstabilisation des calottes glaciaires comme l’un des facteurs possibles d’une élévation importante du niveau de la mer.
L’Arctique est une région fragile, reconnue comme un régulateur du climat de la planète entière.
Cette région a longtemps été préservée, car ses conditions climatiques rendaient toute activité économique difficile. Aujourd’hui, en partie grâce à la fonte des glaces, l’Arctique est devenue une terre de forage : on y dénombre 599 champs pétroliers et gaziers, en production ou en développement. Et la production devrait encore augmenter dans les prochaines années, soutenue par les banques, les investisseurs et les assureurs.
L’exploitation totale de ces 599 sites pourrait consommer 22 % du budget d’émissions de gaz à effet de serre à ne pas dépasser pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, l’un des objectifs de l’accord de Paris. Aux émissions directes s’ajoutent les dépôts de suie générés par les activités pétrolières et gazières. Cette suie noircit la surface réfléchissante de la glace et de la neige, aggravant encore le réchauffement de la région.
Pourtant, les effets de ces activités sur le climat n’empêchent pas les entreprises de se lancer à l’assaut de l’Arctique. Une quarantaine de sociétés internationales y interviennent déjà. Derrière elles se trouvent de nombreux acteurs de la finance. Entre 2016 et 2020, plus de 120 banques commerciales ont octroyé 314 milliards de dollars — soit 268 milliards d’euros — aux 20 entreprises les plus impliquées dans le développement de nouveaux projets en Arctique.
Cet exemple montre que les acteurs de la finance privilégient leurs intérêts immédiats. Exploiter les ressources naturelles sans tenir compte des risques environnementaux ne semble pas déranger leur modèle économique.
En conclusion :
Face à ce constat, parler de « capitalocène » n’est pas un simple jeu de mots : c’est refuser de diluer la responsabilité dans une humanité abstraite, et nommer clairement un système qui organise l’extraction, la mise en concurrence et l’impunité climatique. Dans l’esprit des positions défendues par Place Publique, la réponse ne peut donc pas se limiter à des gestes individuels ou à une « transition » laissée au marché : elle doit être politique, démocratique et sociale, parce que l’écologie n’a de sens que si elle s’attaque en même temps aux inégalités et à la concentration du pouvoir économique.
Concrètement, cela implique de sortir de la dépendance aux énergies fossiles par la planification écologique, d’investir massivement dans la sobriété et l’efficacité (logement, transports, industrie), et de faire payer d’abord celles et ceux qui ont le plus profité — les grands pollueurs et les plus hauts patrimoines — plutôt que les ménages déjà contraints. Cela suppose aussi de tenir le cap au niveau européen, avec des règles communes qui protègent, qui financent la transition et qui empêchent le dumping social et environnemental, au lieu de transformer l’urgence climatique en nouvel outil d’austérité.
L’enjeu, au fond, est de choisir entre deux futurs : celui où l’on aménage à la marge un modèle qui détruit le vivant tout en aggravant les fractures sociales, et celui où l’on reprend la main collectivement sur nos priorités. Si le « système Terre » se rappelle à nous avec violence, alors la réponse doit être à la hauteur : plus de démocratie, plus de justice, plus de services publics, et une économie remise au service du commun. C’est à ce prix que l’urgence climatique cessera d’être une fatalité et redeviendra un projet d’émancipation.

