Dans un contexte où la reprise peine à se transformer en croissance robuste, une anomalie intrigue : le taux d’épargne des ménages demeure exceptionnellement élevé. Et si, derrière ce phénomène, se cachait un facteur décisif mais souvent relégué au rang de débat social, la montée des inégalités, qui détourne une part croissante des revenus vers l’épargne plutôt que vers la consommation ?
Depuis la sortie des confinements, une énigme s’installe au cœur de l’économie française : alors que l’activité a redémarré, le taux d’épargne des ménages reste anormalement élevé. Or, en macroéconomie, la croissance repose largement sur la demande, et la demande dépend notamment de la consommation privée. Quand les revenus progressent, la consommation devrait suivre, d’autant plus que la « propension à consommer » mesure précisément la part du revenu consacrée à des achats immédiats. Mais si une fraction croissante des revenus se transforme en épargne plutôt qu’en dépenses, la mécanique s’enraye : les multiplicateurs keynésiens se réduisent, et la hausse des revenus se traduit moins en croissance.
Plusieurs explications existent, comme une épargne de précaution nourrie par l’incertitude, l’inflation, ou des effets de génération. Mais une piste apparaît de plus en plus centrale, car elle relie une tendance sociale lourde à un symptôme macroéconomique désormais visible « à l’œil nu » : la montée des inégalités. L’idée est simple, mais redoutable. Les ménages modestes et une partie des classes moyennes consomment la quasi-totalité de leurs revenus, parce qu’ils doivent d’abord couvrir des dépenses contraintes. À l’inverse, plus le revenu est élevé, plus la part épargnée augmente. Autrement dit, quand une plus grande fraction du revenu national se déplace vers le haut de la distribution, la consommation moyenne recule relativement, même si le revenu total progresse.
C’est précisément ce qui se joue dans la période récente. La stagnation des salaires, combinée au dynamisme des revenus du capital, a accentué le creusement des écarts. Une étude de l’Insee a montré que la hausse des inégalités en 2023 venait à la fois d’une dégradation du niveau de vie des ménages les plus modestes, d’une quasi-stagnation du niveau de vie médian, et d’une progression plus rapide des revenus du dernier décile, portée en particulier par les revenus financiers. Résultat : le revenu supplémentaire se concentre là où il est le moins consommé.
Cette lecture n’est pas qu’un constat social. Elle change la façon de comprendre et de prévoir la conjoncture. Si une partie croissante des revenus financiers est conservée sous forme d’épargne, suivre « les revenus » au sens large devient moins informatif que suivre les salaires, qui alimentent plus directement la consommation. La Banque de France estime ainsi qu’une part significative du maintien d’un taux d’épargne exceptionnel s’explique par la structure même du revenu, et l’OFCE arrive à une conclusion similaire dans ses prévisions récentes.
Au fond, le message est percutant : les inégalités ne sont pas seulement une question de justice, elles deviennent un facteur macroéconomique de premier ordre. Quand la croissance des revenus profite davantage à ceux qui peuvent se permettre d’épargner, l’économie se prive d’un moteur essentiel. La hausse des inégalités se lit alors non seulement dans les statistiques de niveau de vie, mais aussi dans la trajectoire de la demande et, en miroir, dans la difficulté à retrouver une dynamique de croissance robuste. Et tant que le principal ressort des inégalités restera la stagnation des salaires, la reprise risque de continuer à buter sur ce paradoxe : des revenus qui augmentent, mais une consommation qui ne suit pas.

